« Ce n'est pas au photojournaliste de distinguer le vrai du faux » | InaGlobal

« Ce n'est pas au photojournaliste de distinguer le vrai du faux »

Article  par  Xavier EUTROPE  •  Publié le 06.08.2018  •  Mis à jour le 06.08.2018
Avec les réseaux sociaux qui permettent un échange rapide et massif des images, que devient le rôle du rôle du photojournaliste ? Entretien avec Karim Ben Khelifa photojournaliste et créateur de l’expérience de réalité virtuelle « The Enemy ».

Comment fait-on pour devenir photojournaliste, existe-t-il un chemin type ?
 
Karim Ben Khelifa : Non, ce n’est pas vraiment le cas. Je pense qu'aujourd'hui devenir photojournaliste est très difficile car il y a quand même beaucoup moins d'utilisations photographiques payantes dans les médias. C'est très compliqué d’en vivre décemment. Après, il y a certaines filières qui sont des filières plus classiques du journalisme ou des filières de photographie et on s'oriente d'une manière ou d'une autre. Soit du journalisme vers le photojournalisme ou de la photographie vers un travail plus journalistique, mais qui est avant tout une étude visuelle.
 
 
Comment êtes-vous devenu photojournaliste ?

Karim Ben Khelifa : J’ai pris un billet d'avion, je suis parti à la guerre avec des appareils photo et je ne me suis pas posé beaucoup plus de questions que ça à l'époque, et c'était une manière démarrer. Ce n'est pas un métier où il faut un diplôme, mais plutôt un regard et une grande psychologie. Parfois, lorsque je parle de journalisme, plus particulièrement des couvertures de guerre comme je l'ai fait, j’aborde la nécessité d'avoir cette capacité à évoluer sur des terrains compliqués. Mais pour ça il n'y a pas d'école. C’est avant tout un ressenti personnel qui vous amène là-bas, « faire front » à ce que peut être la réalité avant qu'on la découvre et de voir si on s'y adapte, si on peut y travailler et se sentir opérationnel.
 
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de votre expérience ?

Karim Ben Khelifa : Ce qui m'a vraiment marqué finalement, c'est de me rendre compte que d'un côté et de l'autre des frontières de ces conflits, les gens sont similaires. On s'attend à de grandes différences. Certes il y a des différentes culturelles, mais quand on touche à des questions humanitaires basiques, on se rend compte qu'il y a vraiment énormément de similarités entre des gens qui se disent ennemis. Et ça, ça a été une grande surprise pour moi.
 
Comment travaillez-vous ? Est-ce que vous vous rendez sur des théâtres de guerres pour faire des photos que vous essayez ensuite de vendre à des médias ?
 
Karim Ben Khelifa : Non, je pars en commande. C’est un peu l'avantage d'avoir fait ça pendant des années, c'est d'avoir un travail qui est compris et reconnu par la rédaction, et qui me permet de me faire proposer des sujets. Ce sont souvent des commandes, des projets.
 
Quelles sont les choses qui ont changé depuis le début de votre carrière dans les manières de travailler, ou encore dans les relations avec les médias ?

 Tout est vu : s'il y a une voiture qui tombe d'un pont, on peut être presque sûr qu'il y aura une vidéo ou une photo qui va être faite du moment où la voiture tombe Karim Ben Khelifa : En fait, tout s'est digitalisé, on est forcément dans un cycle de news qui est beaucoup plus rapide. Juste aujourd'hui, il y a peut-être 4 milliards de photos qui vont être produites. Ce n'était pas le cas quand j'ai commencé à faire ma carrière dans les années 1990. Il n'y avait pas autant de photos qui étaient partageables, visibles par tout le monde, n'importe où dans le monde.
Ce n'est pas juste le fait qu'il y ait beaucoup d'images qui soient produites tous les jours, c'est qu'il y a des appareils photo partout. En soi, ça a vraiment changé. Ça ne me gêne pas, je ne pense pas que ce soit du tout un problème pour le métier de photojournaliste, parce qu'un photojournaliste est quelqu'un qui réfléchit à ses sujets, qui va aller travailler le fond, apporter un regard, une narration au travers du visuel.
Ce n'est pas forcément ce que font les gens en photographiant. Mais par contre, tout est documenté c'est sûr. Tout est vu : s'il y a une voiture qui tombe d'un pont, on peut être presque sûr qu'il y aura une vidéo ou une photo qui va être faite du moment où la voiture tombe, ou du moins de quand elle est arrivée en bas. Il n’y a plus vraiment de sens à faire ce qui tient à la « news », la « hard news », puisque de toute façon ça sera couvert d'une manière ou d'une autre.
 

Que pensez-vous d'Instagram ? Beaucoup de photojournalistes mettent leurs clichés sur leur compte, ce qui peut donner l'impression qu'ils essaient de faire la publicité de leur travail via cette plateforme. A-t-elle changé quelque chose dans la manière de travailler des photojournalistes?

Karim Ben Khelifa : Je ne crois pas que ça ait changé la manière de travailler. C'est juste une plateforme, comme on pouvait avoir un site web à une époque. Il s'agit de montrer les images. Je pense que ça permet une rencontre avec un public, avec des gens sont intéressés par le travail et par le regard des photojournalistes, ce qui était peut-être moins accessible avant.
Le photojournalisme a toujours été un métier relativement solitaire et quand on publie les images dans les magazines, on n'est pas à la rencontre de l'audience, du public. Ce genre de plateforme-là permet cette rencontre, et je pense qu’en soi c'est une bonne chose.
 

La manipulation d'images est au centre des pratiques de désinformation. Ce n'est pas nouveau, mais cela a tendance à redevenir d’actualité avec les discussions autour du phénomène de « fake news ». Quelle est la place du photojournaliste dans tout ça ? Que peut-il faire ? Est-il en danger ?

Karim Ben Khelifa : C'est effectivement très important, mais ce n'est pas le rôle du photojournaliste de distinguer le vrai du faux. Lui, il est là pour transmettre une information en se basant sur son éthique.
Je pense qu’exactement au même titre que tout a explosé en termes d'échange des données avec le digital, les fake news elles aussi ont augmenté dans les mêmes proportions. Ce n'est pas nouveau. Ça a toujours été là. Ce qui est nouveau ce sont les outils, la manière de cibler avec les datas des gens qui sont susceptibles d’être réceptifs à ces messages, ce qui n'était pas forcément le cas par le passé, en tout cas pas aussi précisément. C’est un gros changement.
 
 Il n'y a pas d'image réellement honnête L'impact que ça peut avoir sur le photojournalisme est l’apparition d’une remise en question de la qualité de l'image, mais je crois qu'il faut être très honnête : il n'y a pas d'image réellement honnête. Une image est un concentré de quelque chose, on a extrait d'une situation une autre situation. Le photojournalisme est vraiment un outil, une technique. Certains choisissent des mots et les éditent, le photojournaliste choisit un cadre, un angle, une proposition qui va nous dire des choses, nous faire penser des choses. Une image est plus ouverte, à l'interprétation que des mots qui peuvent être plus précis.
Mais au même titre que n'importe quelle forme de médiation, cela peut être utilisé aussi contre le message initial, bien sûr. Il y a de nombreux exemples de travaux de photojournalistes qui ont été utilisés dans des médias, dans des contextes qui sont différents. La « fausse nouvelle » est aussi quelque part présente dans notre métier, et c'est très involontaire, ou alors éthiquement discutable.
 

Aujourd’hui, comment faire respecter la propriété intellectuelle pour les photos ?
 
 Je pense qu'à terme, les droits d'auteur vont complètement disparaître Karim Ben Khelifa : C'est absolument impossible. Il s’agit de procédures très longues. Il suffit que les sites indélicats soient hébergés à l'étranger pour qu'il n'y ait pas de poursuites possibles. C'est un tout nouveau monde et je pense qu'à terme, les droits d'auteur et tout ce qui s’en rapproche vont complètement disparaître parce que cela deviendra complètement ingérable.
Je crois que ça se fera encore sur certaines grandes œuvres, mais plutôt dans un cadre artistique. Au quotidien, de toute façon, si on choisit de mettre une photo sur Instagram ou un autre réseau social, ceux-ci ont d’une certaine manière le droit de les réutiliser à volonté. Il y a aussi un choix à la base de la part des photojournalistes de mettre leur travail en distribution dans des agences de photojournalisme.

Il est évident que l'ancien schéma suivant lequel les photojournalistes récupéraient des droits d'auteur sur des archives est aujourd'hui obsolète. Et les gens qui pensent qu'ils vont pouvoir en vivre, constituer un appoint pour leur retraite ou avoir un complément mensuel de droits d'auteur se trompent : ce qui existait il y a 15, 20, 30 40 ans, a disparu, ou alors c'est très marginal.
Si cela existe encore, c'est parce que de grosses institutions comme Le Figaro reprennent des images qui elles-mêmes sont sujettes à paiement de droits d'auteur. Mais si vous parlez d'un blog au Val-d'Isère, en Angleterre ou ailleurs, l’utilisation abusive d’images devient complètement impossible à gérer. Et je pense que c'est une perte de temps pour tout le monde  : que va-t-on demander à un blog et qu’obtiendra-t-on comme dédommagement de sa part ? Presque rien.
 

Pourriez-vous expliquer comment vous en êtes arrivé à The Enemy, qui était au départ une expo photo avant de devenir un projet de réalité virtuelle ?
 
Karim Ben Khelifa : J'ai effectué un travail photographique où je faisais un face-à-face de portraits avec une frontière physique entre les deux et dans une ambiance de guerre, avec des interviews qu'on pouvait entendre d'un côté ou de l'autre de la frontière. Je me suis posé la question de savoir ce qui se passerait dans le journalisme si au lieu d'avoir des gens en photo, on avait des gens face à nous qui nous regardent, qui nous parlent directement, dont on puisse voir le langage corporel, entendre la parole, tout ce qui fait la communication entre êtres humains.
 

La réalité virtuelle permet-elle d'évoquer des choses qui ne pourraient pas passer par la photo ? Exploite-t-elle une espèce d'angle mort de la photo ?

Karim Ben Khelifa : La réalité virtuelle n'a rien à voir avec la photographie. Le seul lien qu'on peut voir au travers de mon travail, c'était que j'étais photographe et que je suis devenu réalisateur sur ce projet-là. Mais si j'avais été à la radio avant, on aurait pu me dire « Quel est le lien entre la radio et la VR ? Est-ce que ça exploite un angle mort ? » C'est simplement un autre média qui est complètement imaginé, repensé, « ré-appréhendé », c'est quelque chose de beaucoup plus immersif, donc plus proche de la réalité que de la virtualité, en tout cas dans la manière dont je l'utilise. C'est une chose qui s'appréhende de manière très différente de la photographie, ça n'a pas du tout le même impact, pas du tout le même effet, ça ne se consomme pas de la même manière.
 

Pour vous, quel est le futur du photojournalisme ? Est-ce une profession en danger ou peut-elle trouver de nouvelles manières de s'exprimer ?
 
 Je ne vois pas beaucoup d'avenir dans le photojournalisme dans la manière dont on le comprend aujourd'hui. Karim Ben Khelifa : Je pense que c'est une profession qui est en danger et qui va continuer à souffrir. Je me demande si les photojournalistes ne doivent pas appréhender leur travail de façon différente et de ne plus voir ça comme une source d'informations, mais plutôt comme la construction d’une source historique, un enregistrement des évènements, ce qu’il est automatiquement, forcément.
 
Je pense que c'est ce qu’il y a à faire aujourd'hui car en termes de formation, il y a des choses qui vont beaucoup plus vite que ça, qui sont beaucoup plus précises. Je ne vois pas beaucoup d'avenir dans le photojournalisme dans la manière dont on le comprend aujourd'hui.
 

Est-ce que vous avez vu une évolution de l'attitude des médias vis-à-vis du métier de photojournaliste ? Êtes-vous aussi bien considéré par les nouveaux acteurs que par ceux installés depuis plus longtemps ?

Karim Ben Khelifa : Ça dépend. Le monde des médias s'est complètement transformé depuis 20 ans. Il y a 20 ans, il n'y avait pas Google, Facebook, Instagram, Twitter. Ce sont des acteurs qui sont aujourd'hui très importants, qui ont beaucoup plus de reach, d'audience, que ne pouvaient en avoir les acteurs historiques. Ces derniers sont bien sûr encore là, mais … On peut faire une comparaison entre l'Ancien Monde et le Nouveau Monde, pas pour dire que l'ancien est moins bien ou meilleur que le nouveau. Je ne pose pas un jugement critique là-dessus, il se trouve juste que c'est tout à fait différent. Les acteurs, du type Quartz, ou encore Buzzfeed, n'existaient pas du tout avant.
 
 La photographie est dévaluée même si elle est souvent le driver d'un trafic Je pense que dans ce Nouveau Monde, la photographie est dévaluée même si elle est souvent le driver d'un trafic. Facebook s'est vraiment construit autour de la photographie, comme Instagram et d'autres, mais pas en considérant les photojournalistes. Les gens qui ont construit ces plateformes ne les ont pas imaginées pour les photojournalistes, c'est bien trop marginal, et ils ont bien raison parce que ça n'aurait pas suffi [par rapport à leurs besoins en contenus]. Je pense que ce sont de nouvelles pratiques. Si on regarde les nouveaux médias, forcément le photojournalisme n'est pas quelque chose qui les intéresse et qui a une valeur pour eux. Là on parle de valeur commerciale. Les anciens médias ont de gros problèmes de financement à presque tous les niveaux. C’est le cas de tous les métiers qui les constituent, notamment ceux du photojournalisme, parce qu’il y a des sources visuelles moins chères et plus diverses, qui n'existaient pas il y a 20 ans.
 

L’avenir du photojournalisme ne vous semble donc pas radieux.

Karim Ben Khelifa : Tout à fait, il me semble très compliqué. Je pense que le photojournalisme va toujours exister, mais il faut des photojournalistes qui se réinventent. Moi, je ne me suis pas réinventé, j'ai juste changé ma pratique.


 
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Crédit photo : Karim Ben Khelifa/ Collection de l’auteur
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