« Fake news » : « Ne pas céder à la moindre tentation de censure »

Article  par  Xavier EUTROPE  •  Publié le 27.03.2018  •  Mis à jour le 27.03.2018
La Commission européenne a constitué un groupe d’experts pour réfléchir à la problématique des fausses informations. L’une des participantes, la chercheure, Divina Frau-Meigs, émet des réserves sur l’expression « fake news » et sur la loi actuellement à l’étude en France.

Divina Frau-Meigs est chercheure à la Sorbonne Nouvelle et enseignante, spécialiste des contenus et comportements à risque dans les médias, y compris les médias sociaux et fait partie du groupe d'experts de haut niveau sur les « fake news » réuni par l'Union européenne NoteFake News est délibérément mis entre guillemets dans l'intégralité de l'interview à la demande de Divina Frau-Meigs, qui estime que l'expression est « suspecte »[1]. [+] NoteFake news est délibérément mis entre guillemets dans l'intégralité de l'interview à la demande de Divina Frau-Meigs, qui estime que l'expression est « suspecte »X [2]


Vous avez participé à la rédaction d’un rapport pour la Commission européenne intitulé « Une approche multidimensionnelle de la désinformation ». Pouvez-vous nous expliquer comment ce groupe a été mis en place et dans quel but ?

Divina Frau-Meigs
 : L'Union européenne a décidé de créer ce groupe d'experts en même temps qu'elle a mené une consultation ouverte en ligne sur les « fake news » pour laquelle elle a reçu environ 3 000 réponses qui aideront également aux décisions de l’UE, annoncées en avril. Le groupe de 39 experts représentait quatre types d'acteurs : les chercheurs, les plateformes, les associations de la société civile et les autres médias, des médias audiovisuels et la presse. La décision a été en grande partie motivée par l’échéance des élections européennes de mai 2019, du fait de l’inquiétude générale sur l'intégrité des élections dans de nombreux pays en Europe. Tout cela a été mis en place par la Commissaire au numérique récemment nommée, Mariya Gabriel. Elle vient de Bulgarie, qui fait partie de ces pays qui se sentent menacés dans l'intégrité de leur jeune démocratie post-communiste. Elle a donc un intérêt particulier à voir cette question discutée et débattue au niveau européen.


L'une des préconisations de ce rapport est d'en finir avec le terme  « fake news ». Quels problèmes cette expression pose-t-elle ?

 Nous ne voulions pas donner de statut légitime au terme « fake news » Divina Frau-Meigs : Le rôle d'un chercheur est de toujours se poser la question de la définition du périmètre, de l'épistémologie. Nous nous sommes inquiétés de voir arriver ce terme à deux composantes, venant des États-Unis, dans le vocabulaire européen. Le mot news, en particulier, semble envoyer les gens dans la mauvaise direction. Il induit qu'il peut s'agir d'actualités avérées, alors qu’il est question de désinformation. Nous nous situons dans quelque chose de différent formé de deux piliers : la désinformation de type 1.0, qui concerne les médias analogiques, y compris ceux qui sont en ligne, et la désinformation 2.0, qui vient par l'apport du numérique en tant que tel, notamment via les médias sociaux portés par les plateformes web. Nous ne voulions pas donner de statut légitime au terme d’où la décision de le déligitimer et de ne pas l’adopter.


Pourquoi y a-t-il aussi peu de recherches ou en tout cas pas de recherches très probantes sur le sujet ?

Divina Frau-Meigs :
Le phénomène a commencé en 2015-2016 avec le soupçon d’éventuelles manipulations du Brexit et de l’élection américaine. Il s’est ensuite poursuivi pendant la présidentielle de 2017, en France. Les chercheurs ont d’abord eu besoin de développer des outils et des protocoles, ce qui prend du temps.
 
Les plateformes sont, par ailleurs, opaques et ne donnent pas accès aux données, même si l’objectif de cette démarche n’est pas nécessairement de nuire aux chercheurs. Elles veulent s’assurer que les données des utilisateurs ne circulent pas et ne tombent pas aux mains des gouvernements, notamment. À la suite de l'attentat de San Bernardino, en 2015, le gouvernement américain voulait récupérer des informations sur le téléphone portable des terroristes [le couple de terroristes avait laissé derrière eux un iPhone, à priori impossible à déverrouiller sans le code, NDLR]. Pour bien marquer le coup, Apple a alors fait savoir publiquement qu’il ne permettrait à aucun gouvernement d’accéder à de telles données d’une façon détournée. C'est donc très compliqué pour nous de reconstruire les parcours et mécanismes de la désinformation 2.0 sur la seule base des fils de discussion en accès libre.  
 
 Twitter est la plateforme qui est la plus en empathie avec les chercheurs En outre, contrairement à la « fake news », la recherche est ralentie par l’obligation de la preuve et la fiabilité de la méthode : il nous faut prouver nos résultats. Si nous voulons publier, il faut passer par tout un système de publication avec deux niveaux de lecture anonyme, ce qui retarde d'autant plus les résultats, de six mois à un an. Même quand nous les mettons dans un circuit plus court cela nous prend un certain temps, celui de la recherche que nous ne pouvons pas accélérer. Le plus compliqué a donc été d'avoir accès à des données sur le long terme venant des plateformes. Twitter est la plateforme qui est, pour le moment, la plus en empathie avec les chercheurs et qui nous a accordé le plus d’accès à ses données et aux résultats de ses algorithmes.

L’ironie du sort veut que, pendant les réunions du groupe de haut niveau, se préparait aussi le scandale de Cambridge Analytica, impliquant Facebook lors des élections américaines. Celui-ci ne fait que confirmer la problématique de la désinformation 2.0, à savoir l’utilisation des données, à l’insu de leurs producteurs, à des fins électoralistes et manipulatrices puisque cette société se targue de changer les comportements. Aux problématiques de courtage des données personnelles se rajoute la volonté de manipulation politique de l’équipe de Donald Trump, dans un système électoral américain fondé sur la publicité politique et quasiment sans plafonnement de budget de campagne.


Des représentants des plateformes ont participé à la rédaction de ce rapport. Une de leurs promesses est de mettre en place un code de bonnes pratiques. Peut-on vraiment faire confiance aux plateformes pour s'autoréguler ?

Divina Frau-Meigs :
Les plateformes diraient que oui. Elles considèrent qu'elles ont la meilleure connaissance, dans l'état actuel des choses, de ce qui se passe dans leur back-office. Elles se prétendent de bonne foi dans leur rôle démocratique. L’ambiguïté est qu'elles sont devenues de facto notre espace public : nous nous disons tout sur ces plateformes. Mais ce sont aussi des sociétés qui ont un intérêt commercial. Cette première prise de conscience a eu lieu. Le patron de Facebook Mark Zuckerberg a reconnu l'année dernière que son réseau social, avec son flux d’actualité, entre de plus en plus dans un rôle de média. Et même si les plateformes, de type Google et Facebook, ne veulent pas être des médias, elles sont utilisées comme telles. Il va bien falloir que leur statut évolue en conséquence.
 
Dans le système américain, la solution privilégiée est toujours celle de l'autorégulation. Elle s’active seulement sous la pression de l'opinion publique qui peut à son tour faire pression sur les hommes et femmes politiques pour qu’ils poussent les entreprises à mettre en place des codes de bonnes pratiques. Ces dernières ont essayé d'autres solutions d’auto-régulation qui faisaient office de rustine, mais atteignent elles-mêmes une limite en ce moment, notamment parce que leurs partenaires se sentent spoliés. Changer un algorithme du jour au lendemain sans avertir ceux qui ont construit leur modèle d'affaires autour de celui-ci, peut avoir des conséquences très lourdes. Au sein même de l'espace commercial, il y a de l'acrimonie et de la contestation. C’est pour cette raison que les représentants des plateformes américaines sont restés jusqu'au bout dans le groupe mis en place à Bruxelles. Ils ont accepté, à l'unanimité, de soutenir le rapport parce que les autres acteurs ont également concédé qu’il fallait, au moins dans une première étape, en passer par un code de bonnes pratiques. Ils ne seront pas seuls dans cette mise en œuvre. Il y a l'idée d'une coalition. Une analyse indépendante sera faite : si dans un an, aucun changement dans les comportements des plateformes n'est observé, la Commission se réserve, dans une deuxième étape, le droit d'aller plus loin, ce qui pourrait, par exemple, donner lieu à une enquête sectorielle.


La proposition de loi anti-« fake news » développée actuellement en France a-t-elle un sens ?

 C’est sur les structures de diffusion et de publication qu’une certaine forme de régulation peut s’exercer Divina Frau-Meigs : Le président Emmanuel Macron a gagné sur l'effet d'annonce. La menace crédible d'une loi sur les plateformes et sur l'écosystème de la désinformation a déjà paradoxalement porté ses fruits : les plateformes s'installent en France, payent l'impôt en France, amènent leur recherche et développement en France. On assiste à tout un faisceau de modifications dans leur comportement alors qu'elles se réclamaient encore il y a peu de droit américain. Mais là, sur une base volontariste, elles font ce qu'on leur demandait depuis un moment, notamment au niveau fiscal et juridique. Même si la loi ne va pas jusqu'au bout, sa menace crédible a déjà permis d’obtenir un certain nombre d’avancées. Je n'ose pas encore me prononcer sur le contenu de la loi, parce qu’il sera discuté au Parlement. Il faut espérer que l’avis et les analyses des chercheurs soient pris en compte. Je vais être auditionnée au Sénat le 28 mars. Je mettrai l’accent sur l’importance de ne pas toucher aux contenus pour ne pas céder à la moindre tentation de censure. C’est sur les structures de diffusion et de publication qu’une certaine forme de régulation peut s’exercer, notamment par une exigence de transparence des plateformes (sur leurs revenus publicitaires et leurs donneurs d’ordre) et par des obligations de responsabilité sociale qui rectifient des asymétries criantes par rapport aux autres médias (en matière de publicité, d’intégrité des élections…).  

Si la loi est liberticide, elle sera arrêtée constitutionnellement et il y aura des recours au niveau de l'Union européenne avec l’article 10 de la Convention qui protège la liberté d’expression. Ce sera un coup pour rien. Le gouvernement ne devrait pas prendre cette direction. Le titre de la loi, « de confiance dans l'information », laisse supposer qu'il y aura différentes mesures dont un volet de, toilettage et de remise à jour des lois existantes, notamment celle de 1881. Le numérique introduit de la nouveauté. Les chercheurs estiment que la désinformation numérique est un phénomène nouveau. Donc pourquoi ne pas remettre à jour l’existant ?
 
Ensuite, il y aura sans doute un volet secondaire de mesures d'accompagnement du côté de l'éducation aux médias et à l'information ainsi que, je l'espère, du fact checking, impliquant les deux acteurs positifs potentiels sur la désinformation : les éducateurs et les journalistes avec des métiers augmentés. C'est dans cette direction que je suggérerais au gouvernement d’avancer, en plus de se synchroniser avec l'Union européenne pour que la France ne soit pas seule dans cette initiative. L'isolement n'est jamais une bonne image de marque. Même si la France fait le premier pas, il est peut-être plus intéressant d'être cheffe de file, en alliance avec l'Union européenne, que de se présenter en solo.
 
 L'idée importante est de ne pas fracturer médias de masse et médias des masses Dans le cas d’un phénomène transfrontière comme la désinformation 2.0, il est illusoire de créer une ligne Maginot. Je préconiserais une action sur cette confiance de l'information en deux temps, un peu comme on le fait au niveau de l'Union européenne : une première volée de mesures, poussant plutôt à l'autorégulation. Une seconde volée, de l’ordre de la co-régulation, plus discutée en grand public avec les autres partenaires. C'est une approche qui tend vers une gouvernance multi-acteurs se réunissant pour voir comment s'entraider pour régler un problème commun. L'idée importante est de ne pas fracturer médias de masse et médias des masses. Dans les démocraties, plus il y a de médias et plus il y a du pluralisme de l'information, mieux on se porte. Il faut absolument en arriver là. Combattre cette ère du soupçon, c'est important pour tous. Il faut que tout le monde s'y mette : les éducateurs, les journalistes, les hommes et les femmes politiques, les parents et les jeunes.


Le rapport préconise aussi d'intensifier les efforts sur l'éducation aux médias. Françoise Nyssen ministre de la Culture, a annoncé il y a peu que le budget alloué à l'éducation aux médias allait doubler. Que cela veut-il dire concrètement ?

Divina Frau-Meigs : Françoise Nyssen a lancé trois pistes, concernant l’aide au journalisme, la formation de formateurs (dans le cadre de l’éducation populaire) et l’emploi de jeunes du programme de service civique pour faire de l’éducation aux médias. J'espère qu'elle va aller vers des mesures plus globales et plus ambitieuses. Au niveau du groupe d'experts européens, nous recommandons l'inscription de l'éducation aux médias et à l’information dans les critères de l’étude Pisa [programme international pour le suivi des acquis des élèves, NDLR] de l'OCDE pour qu'elle ait une visibilité, qu'elle soit évaluée. Il est important que l’on puisse voir les progrès au sein d'un pays, et en faire ainsi un outil démocratique de pleine citoyenneté. Pour cela, je pense que la meilleure solution est encore de dégager du temps pour que les enseignants se forment, pour qu'ils puissent mener des projets multi-partenaires et multi-acteurs dans leurs établissements. Cela suppose une coopération étroite entre plusieurs ministères, outre celui de la Culture : l’éducation, la recherche, le numérique doivent se co-ordonner pour passer enfin à une échelle nationale. Toutefois, l'indépendance de l'éducation aux médias et à l'information est essentielle à ce stade du débat, où elle est présentée un peu comme la solution miracle. Si elle est simplement prise en charge par les plateformes qui se portent volontaires, nous aurons toujours des soupçons sur les intentions de ces acteurs à la fois juges et parties, agissant dans une stratégie de marque. Seule l'école de la République peut assurer une relative justice sociale sur tout le territoire, sans marketing ni branding. C’est une des missions essentielles de l'école, qui ne peut pas être déléguée et qui ne peut pas être privatisée.

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Crédit photo : Olivier Ezratti
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