Et si les coopératives étaient l’avenir de la presse ?

Article  par  Pauline PORRO  •  Publié le 30.08.2018  •  Mis à jour le 30.08.2018
La presse est en crise, et cherche à réinventer son modèle économique. Dans ce contexte difficile, certaines entreprises de médias ont fait le choix du statut coopératif. Tour d’horizon.

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La garantie de l’indépendance éditoriale

Au sein des entreprises de presse françaises, deux types de coopératives dominent : la société coopérative participative, la Scop et la société coopérative d’intérêt collectif, la Scic, créée en 2001. Selon la confédération générale des Scop (CG Scop), parmi les 3 177 Scop et Scic répertoriées début 2017, 32 seraient des entreprises de presse, 6 en Scic et 26 en Scop (comprenant des agences de presse et les activités d’édition de journaux, périodiques et revues), soit 228 salariés. Une goutte d’eau parmi les 35 047 cartes de presse attribuées en 2017.
 
Au regard de leur fonctionnement, qui repose sur la mutualisation des moyens de collecte de l’information, en particulier à l’international, la coopérative est un statut particulièrement adapté aux agences de presse. Ainsi, l’Associated Press a un statut coopératif, à l’instar de l’agence allemande Deutsche Presse-Agentur, ou de Reuters jusqu’à son entrée en bourse en 1984. Mais à l’opposé des agences de presse, où le choix du statut de coopérative se justifie par une certaine rationalité économique, le choix de ce statut pour un média hors agence relève davantage d’une mise en conformité avec des valeurs. La coopérative repose sur un fonctionnement démocratique, où 1 salarié égale 1 voix en assemblée générale, quelle que soit la part de capital détenue. Le partage des bénéfices, et du pouvoir qu’il induit, inscrit ce statut dans une histoire et une philosophie particulière.
 
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les coopératives ou les Sapo (société anonyme à participation ouvrière) sont nombreuses au sein de la presse « issue de la Résistance » : Le Courrier Picard, la Nouvelle République, l’Yonne Républicaine… Si de nombreux titres ont abandonné leur statut de coopérative dans les années 2000, certains jeunes médias restent soucieux de perpétuer cette tradition. « Il y a une vraie histoire derrière les Scop » explique Jérémie Demay, fondateur de l’Accent Bourguignon, journal papier local édité par une Scop, crée en février 2017 et aujourd’hui en liquidation. « On a choisi la forme coopérative parce qu’elle correspond à nos idées et à notre mode de fonctionnement » explique pour sa part ainsi Catherine Tricot, gérante de la Scop Les Éditions Regards.
 
Pour Julien Dezécot, directeur de publication et co-fondateur du magazine Sans transition !, également édité par une Scop, la coopérative est une manière de « d’accompagner un mouvement qui est celui de l’économie sociale et solidaire, qui résonne avec la cohérence du propos qu’on porte, à savoir un autre modèle de société sur les territoires ». Lorsque les cofondateurs décident de lancer Sans transition ! en 2015, les journalistes se tournent vers la Scop pour une raison simple : « notre média appartient à ses journalistes ». En effet, dans une Scop, les salariés possèdent au minimum 51 % du capital, et sont dès lors associés majoritaires de leur entreprise. Dans le cas d’un média, une telle configuration garantit l’indépendance éditoriale.
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La coopérative : engagement et résilience

Cette identité philosophique forte a des répercussions concrètes sur le mode de fonctionnement d’une rédaction. Ainsi, l’adhésion morale à la coopérative et l’actionnariat salarié engendrent une implication  L’adhésion morale et l’actionnariat salarié engendrent une implication forte de la part des équipes. forte de la part des équipes. « Les gens se sentent liés au destin de leur entreprise comme salariés et comme détenteurs du capital », relève Camille Dorival, P-dg de la société éditrice d’Alternatives économiques, constituée en Scop. À partir de 2012, le magazine mensuel d’économie rencontre des difficultés financières. Plusieurs mesures sont prises par le magazine, parmi lesquelles une augmentation du pourcentage de prélèvement sur les salaires pour augmenter les fonds propres de l’entreprise. Le régime juridique de la Scop prévoit en effet un partage des bénéfices de la Scop entre les « réserves impartageables » qui vont contribuer au développement de l’entreprise en permettant la consolidation des fonds propres et les investissements ( en moyenne 40 à 45 %), les dividendes aux associés (10 %) et un versement aux salariés de la Scop, qu’ils soient actionnaires ou non. En 2015, Alternatives économiques modifie le système de prélèvement mis en place pour alimenter les fonds propres du journal, passant de 2 à 3 % pour la tranche la plus basse et atteignant jusqu’à 10 % pour les salaires les plus élevés. « Cette décision, engendrant une baisse des salaires nets, a été accepté par tout le monde », indique Camille Dorival. « Je ne suis pas sûre que cela aurait été accepté par beaucoup d’entreprises ».
 
La constitution de réserves et la gestion prudente des coopératives expliquent en partie la résilience dont l’ensemble du secteur coopératif a fait preuve, notamment durant la crise de 2008, ainsi que le démontre le rapport du CICOPA Europe de 2012. Selon les chiffres de 2017 de la confédération générale des Scop, les coopératives enregistrent un taux de pérennité à 5 ans de 67 %, la moyenne nationale étant de 60 %. « Nous avons réalisé des bénéfices pendant très longtemps, et nous nous sommes retrouvés avec des fonds propres très confortables qui nous ont permis d’absorber les pertes de 2013 et 2014 » indique ainsi la directrice de publication d’Alternatives économiques.
 
Les coopératives reposent sur une logique non-lucrative et de pérennité dans le temps. La valeur du capital de chaque actionnaire étant figée à sa valeur d’acquisition, aucune plus-value n’est possible lors du remboursement des parts en cas de départ du salarié actionnaire. L’intérêt lucratif dans le fait d’être associé étant ainsi très limité, il n’y a que peu d’enjeux pour des investisseurs potentiels de faire main basse sur une coopérative. Cette configuration peut avoir pour conséquence une sauvegarde de l’emploi dans des situations où des entreprises classiques auraient, elles, eu recours à des licenciements, ainsi qu’en témoigne l’expérience du Courrier Picard.
 
En 1985, le quotidien rencontre des difficultés qui obligent la Scop, lourdement endettée, à déposer le bilan. Après une entrée au capital de la Scop du Crédit agricole, la dette de 48 milliards de francs  (environ 12,8 milliards d’euros) est finalement remboursée sur 10 ans, mais de nouvelles difficultés se profilent à l’horizon pour le titre de presse quotidienne régionale. La diffusion et les revenus publicitaires s’effondrent, alors que l’entreprise doit réaliser des investissements très lourds dans de nouveaux outils d’impression tout en procédant à la transition numérique. Les nouveaux enjeux financiers qui s’imposent ne sont plus à la portée de la coopérative : « le statut de coopérative nous a permis de retarder l’échéance d’une dizaine d’années. Ce que nous avons traversé en 2009, nous l’aurions vécu au début des années 2000 si nous n’avions pas été une Scop » explique Philippe Fluckiger, alors secrétaire au comité d’entreprise.
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Le développement, talon d’Achille de la coopérative

Si l’exigence de 51 % des parts de la Scop aux mains des salariés représente une aubaine pour garantir l’indépendance éditoriale, elle constitue cependant une faiblesse lorsqu’il s’agit de recapitaliser une entreprise en manque de fonds. C’est le manque de capitalisation du Courrier Picard face à la nécessité d’investir dans un nouvel outil d’impression et dans la transition numérique, qui a rendu nécessaire la liquidation de la Scop en 2009, afin que le titre puisse être racheté par le groupe Rossel La Voix.
 
Lorsque des investissements trop lourds s’imposent, le modèle coopératif peut devenir une faiblesse et les coopératives doivent dès lors avoir recours à des investisseurs via des moyens détournés. Ainsi, Alternatives économiques a pu bénéficier de 230 000 euros de subventions, et Nice-Matin de 600 000 euros, pour financer leur transition numérique, via le Fonds pour l’innovation numérique dans la presse, alimenté par Google. Bien qu’il ne s’agisse que d’aides ponctuelles sur lesquelles ne reposent pas les modèles économiques de ces médias, ces subventions interrogent à l’heure où le rôle et l’influence des grandes plateformes soulèvent de plus en plus de questions.
 
Pour se financer, les coopératives ont par ailleurs recours à des outils de financement qui leur sont propres. C’est le cas des titres participatifs, des titres financiers spécifiques qui permettent un intéressement aux résultats mais sans prise de position au capital. Ce mode de financement a ainsi permis au magazine Sans transition ! de lever 50 000 euros. Toutefois, l’absence d’entrée dans le capital limite en partie les possibilités de financement, et lever des fonds via ces titres se révèle plus chronophage que pour une recherche de financement classique. Par ailleurs, la coopérative est porteuse d’une identité forte, qui peut être de nature à décourager des investisseurs potentiels : « Les interlocuteurs, qu'ils soient privés ou publics, sont davantage rassurés par un gérant patrimonial actionnaire principal » confie Lionel Favrot, co-fondateur du magazine Mag2Lyon, édité par une Scop.
 
Dès lors, le statut de Scic paraît plus adapté à un média souhaitant engager des projets de développement plus ambitieux. Ce statut a été un temps à l’étude à la rédaction du Média. Si cette autre forme de coopérative partage avec la Scop la gestion démocratique tout comme l’absence de logique lucrative, elle se distingue par le fait d’associer des salariés, des bénéficiaires (clients, fournisseurs…) et une troisième catégorie d’actionnaires (collectivités locales, financeurs…). C’est le statut qui a été choisi en 2014 par les salariés de Nice-Matin pour faire échec au projet de reprise du groupe belge Rossel, qui prévoyait 376 départs (contre 159 dans le plan des salariés). En recherche de financements, la Scic fait entrer en 2016 le groupe belge Nethys dans son capital à hauteur de 20 %, avant que ce dernier ne porte sa participation à 34 % en 2017. Alors que les effectifs du groupe sont passés de 1 100 salariés en 2014 à 640 en 2018, une sortie du groupe belge du capital de Nice-Matin est évoquée depuis mars 2018, laissant planer le doute quant à l’avenir du journal. Si une reprise en coopérative peut permettre la survie d’un titre, le statut en lui-même n’est pas une garantie de viabilité pour une entreprise évoluant dans un secteur si concurrentiel.
 
 Pourquoi produire de l’information de qualité ne pourrait-il pas être lucratif ?  D’une manière plus générale, les valeurs non-lucratives portées par la coopérative peuvent interroger. Pourquoi produire de l’information de qualité ne pourrait-il pas être lucratif ? N’y-a-t-il pas un risque de dissuader des journalistes de rejoindre un projet éditorial porteur d’une telle philosophie ? Si la gouvernance démocratique, le journalisme de qualité et l’indépendance éditoriale sont les valeurs cardinales d’un projet éditorial, est-il nécessaire de se constituer en coopérative pour répondre à de telles ambitions ? La forme juridique influe-t-elle réellement sur la production journalistique ?
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S’inspirer des coopératives pour développer de nouveaux modèles

Au-delà des inconvénients inhérents au modèle coopératif pour une entreprise de presse, les difficultés soulevées par le montage, le formalisme et les délais pour s’installer peuvent s’avérer dissuasives pour mener à bien un tel projet. Fin 2017, le magazine féminin Causette, rencontrant de graves problèmes financiers, se retrouve contraint de demander sa mise en liquidation judiciaire, avec poursuite d'activité. Alors que le magazine recherche un repreneur, plusieurs salariés envisagent de se constituer en Scop. La difficulté à se projeter dans un projet collectif et le manque de temps pour s’organiser eurent raison du projet. « Pour monter un dossier, il nous fallait environ 3 mois, le temps de contracter un emprunt bancaire. Or, ce qui dominait, c’était le sentiment que sans patron pour tenir l’édifice, il allait s’écrouler » détaille l’une des salariées embarquées dans le projet de Scop. Face à ces embûches, aucun projet ne fut déposé au tribunal de commerce et ce fut finalement la proposition formulée par le pôle médias du groupe Hildegarde qui fut retenu par le tribunal.
 
Cependant, si les statuts des coopératives peuvent sembler trop rigides, il est possible pour une entreprise de presse, désireuse de garantir aux salariés une place dans les organes de gouvernance et de s’assurer de l’indépendance éditoriale, de se constituer en société anonyme tout en s’inscrivant dans la philosophie d’une société coopérative. C’est le choix de Marsactu, pure player d’investigation locale. Début 2015, alors que le site marseillais est placé en liquidation judiciaire, cinq journalistes proposent un projet de reprise de leur journal au tribunal de commerce. En 2017, la société par actions simplifiée a ouvert son capital à 44 lecteurs, détenant 17 % du capital, et à Médiapart qui en détient 12 %, le reste étant détenu par les salariés. Les gros actionnaires sont consultés avant chaque décision importante lors d’un comité consultatif. « Notre modèle économique est une force, c’est un parti pris, et il est adapté au journalisme que l’on fait » affirme Lisa Castelly, journaliste à Marsactu. L’absence de publicité sur le site garantit son indépendance vis-à-vis des acteurs locaux, un signal fort pour des lecteurs en quête d’investigation locale.
 
Une autre piste est actuellement à l’étude par Médiapart. Les fondateurs du pure player d’investigation réfléchissent à la mise en place d’un fonds de dotation, un outil de financement inspiré de la philanthropie anglo-saxonne, créé par une loi de 2008. Prévu pour permettre « la réalisation d’une œuvre ou d’une mission d’intérêt général », le fonds de dotation permet à des personnes privées ou morales de faire des dons tout en bénéficiant d'avantages fiscaux. À la différence d’une fondation, l’État ne siège pas au conseil d’administration d’un fonds de dotation. Une telle structure pourrait ainsi permettre de sanctuariser l’actionnariat, et donc de préserver l’indépendance rédactionnelle. Réservé au secteur non-lucratif, les entreprises de presse, à vocation commerciale, pourront-t-elles finalement en bénéficier ? Si oui, c’est tout le secteur qui pourra se réjouir. Et ses lecteurs.


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Crédit :
Ina. Illustration  Martin Vidberg
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